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Texte fondateur

Manifeste de CARPEA

Ce texte annonce la couleur. Il dit ce que nous constatons, ce que nous refusons, et ce que nous entendons obtenir : que les métiers de l'accompagnement deviennent enfin des professions tenues, et qu'une part croissante de la manière dont notre société prend soin d'elle-même cesse de se dérouler dans l'angle mort. Une ambition professionnelle, donc, et une ambition sociale. Il est écrit au nom d'un collectif fondateur en train de se constituer, et il appelle à s'engager : il est ouvert à la signature de celles et ceux qui s'y reconnaîtront.

I

Ce que nous constatons

Chaque jour, en France, des personnes sont accompagnées par quelqu'un qui n'est ni médecin, ni psychologue, ni enseignant. Un mentor qui aide une entrepreneure à ne pas se perdre. Un coach qui travaille un objectif de carrière. Un praticien en hypnose qui accompagne un changement. Un psychopraticien qui accompagne une traversée difficile. Un superviseur qui empêche un professionnel de rester seul avec ses angles morts. Ces rendez-vous se comptent par millions, et pourtant ils se déroulent presque sans témoins.

Ces gestes se ressemblent davantage qu'on ne le croit. Ils reposent tous sur une alliance de travail, une posture tenue, une lecture de la situation avant l'intervention, une conduite du processus dans le temps, et une capacité à revenir sur sa propre pratique. Ce sont des compétences : elles s'apprennent, elles se vérifient, elles se perdent quand on ne les entretient pas.

Pourtant, ces métiers n'existent pas vraiment. Pas comme professions. Il n'y a ni titre protégé, ni parcours reconnu, ni obligation de supervision, ni exigence de formation continue opposable. N'importe qui peut, demain matin, se déclarer coach. Rien ne l'en empêche, et rien ne distingue publiquement celui qui a travaillé dix ans sa pratique de celui qui a suivi un week-end de formation.

Cette absence coûte cher, et elle coûte à tout le monde. Aux personnes accompagnées d'abord, qui n'ont aucun moyen fiable de savoir à qui elles confient un moment souvent difficile de leur vie. Aux professionnels sérieux, qui portent seuls le fardeau de leur légitimité, la reconstruisent client après client, et se retrouvent confondus avec des pratiques qu'ils désavouent. Aux écoles, qui investissent dans des référentiels exigeants sans qu'aucun cadre commun ne vienne distinguer ce travail d'un catalogue de promesses. Aux institutions et aux financeurs, qui achètent de l'accompagnement sans disposer d'un langage pour en décrire la qualité autrement qu'en heures et en euros. Et elle coûte, plus discrètement, à tout le monde : là où la confiance n'est pas outillée, c'est la méfiance qui gouverne, et la méfiance est un mauvais moteur pour une société.

II

Ce que nous refusons

Nous refusons que l'accompagnement reste un mot vide que chacun remplit à sa convenance, et dont l'imprécision profite d'abord à ceux qui n'ont rien à prouver.

Nous refusons la guerre des chapelles. Coaching, mentorat, formation, hypnose, PNL, supervision, pratiques de la présence : chaque courant a construit ses écoles, son vocabulaire, ses fiertés, et souvent sa méfiance envers les voisins. Cette fragmentation n'a jamais protégé personne. Elle a seulement empêché la filière de parler d'une seule voix quand il aurait fallu le faire.

Nous refusons la réponse purement défensive. Se protéger des dérives est nécessaire, mais un métier qui ne se définit que par ce qu'il n'est pas, pas du soin, pas de la thérapie, pas du conseil, ne devient jamais un métier. Il reste un interstice.

Nous refusons l'idée qu'un diplôme suffit. La compétence en accompagnement n'est pas un acquis, c'est un entretien. Elle se dégrade dans l'isolement, elle se déforme sans regard extérieur, elle vieillit sans veille. Un professionnel qui n'est plus supervisé et ne se forme plus n'est pas un professionnel expérimenté : c'est un professionnel qui prend des risques pour autrui.

Nous refusons enfin la posture de l'autorité autoproclamée. Aucune structure, aucune école, aucune fédération ne peut décider seule de ce que vaut un accompagnant. C'est précisément pourquoi nous proposons une alliance, et non une maison de plus.

III

Ce que nous affirmons

L'accompagnement est une profession, pas un supplément d'âme. Il a un objet propre, soutenir une personne dans un travail qu'elle seule peut faire, un corps de compétences identifiable, une progression, une éthique et des conditions d'exercice. Ce qui lui manque n'est pas la substance : c'est la reconnaissance.

Il existe un socle commun, et il se démontre. Sous la diversité des méthodes se tient une architecture partagée, du socle relationnel jusqu'à la maîtrise et la transmission. Une première reconstitution en a été faite, par analyse d'un corpus de référentiels de formation. Ce premier état est le point de départ du travail et non son résultat : il devra être confronté à d'autres référentiels et à d'autres pratiques. Il sera versé au bien commun, révisé publiquement, et n'appartiendra à personne.

La progression fait la dignité du métier. Un accompagnant n'est pas un point fixe. Il entre débutant, il devient autonome, il devient parfois expert, et certains transmettent. Rendre cette progression lisible, pour le praticien lui-même, pour ses pairs, pour le public, est la condition d'une profession qui se respecte.

L'éthique, la formation continue et la supervision ne sont pas des options. Ce sont les trois exigences qui traversent tous les niveaux du métier et qui séparent une pratique professionnelle d'une pratique improvisée. Elles doivent être écrites, engageantes, et vérifiables.

Personne ne se qualifie seul. Une profession se tient à plusieurs voix : ceux qui forment, ceux qui exercent, ceux qui débutent, et ceux qui étudient. Une filière qui laisse l'une de ces voix décider pour les autres se condamne soit au corporatisme, soit à la théorie hors-sol, soit au marché pur.

IV

Ce que nous voulons, au fond

Un métier mieux tenu n'est pas une affaire de professionnels entre eux. Quand quelqu'un traverse un deuil, un épuisement, une bifurcation, un doute qui l'empêche d'avancer, il se tourne de plus en plus souvent vers un accompagnant plutôt que vers un médecin ou un proche. Ce déplacement est massif, et il est silencieux. Des millions de moments décisifs se jouent aujourd'hui dans des cabinets, des visioconférences et des salles louées à l'heure, sans que la société ait vraiment pris la mesure de ce qui s'y passe.

Nous pensons que ce travail mérite d'être fait bien, et qu'il mérite d'être reconnu comme un travail. Non par corporatisme, mais parce que la qualité d'un accompagnement se paie, à la fin, en vies un peu moins seules ou un peu plus abîmées. Un public qui sait à qui il s'adresse est un public mieux protégé. Un professionnel qui n'a plus à prouver sa légitimité à chaque rendez-vous est un professionnel qui peut enfin travailler. Une filière qui parle un langage commun est une filière que les institutions peuvent enfin prendre au sérieux.

C'est là notre horizon, et il est double. Professionnel : donner à ces métiers la consistance, la progression et les garde-fous qui font une profession. Social : faire en sorte qu'une part croissante de la façon dont notre société prend soin d'elle-même cesse de se dérouler à l'aveugle, exposée aux plus habiles à vendre plutôt qu'aux plus solides à accompagner. Nous n'écrivons pas ce texte pour protéger un métier. Nous l'écrivons parce qu'une société qui accompagne mal ses transitions les paie ailleurs, plus tard, et plus cher.

V

Ce à quoi nous nous engageons

  1. Reconnaître un langage communAdopter le Framework des compétences comme référence partagée pour décrire ce que sait faire un accompagnant, sans renoncer à sa méthode ni à son identité propre.
  2. Rendre la progression lisibleDécrire publiquement le niveau attendu à chaque étape du parcours, du débutant au transmetteur.
  3. Tenir une exigence déontologique écriteSe rattacher à un code de déontologie opposable, connu de la personne accompagnée, assorti d'une voie de recours réelle en cas de manquement.
  4. Faire de la supervision une condition d'exerciceEt non une réponse à l'échec. Aucun accompagnant ne devrait travailler durablement sans un tiers qui regarde sa pratique avec lui.
  5. Entretenir la compétence après le diplômeEn consignant les actions de développement conduites plutôt qu'en les invoquant.
  6. Nommer la frontière du soin et l'honorerComprendre une situation n'est pas diagnostiquer un trouble. Orienter vers un professionnel de santé quand la situation le demande n'est pas un aveu de faiblesse : c'est un acte de compétence.
  7. Se concerter au lieu de se concurrencerSur ce qui relève de l'intérêt général de la filière : la sécurité du public, la qualité de la formation, la reconnaissance des métiers.
  8. Travailler à ciel ouvertPublier les textes, les critères, les révisions et les désaccords. Une alliance qui délibère en secret ne vaut pas mieux que le désordre qu'elle prétend corriger.
VI

Ce que CARPEA n'est pas

Elle n'est pas un ordre professionnel : elle n'a pas vocation à interdire à quiconque d'exercer. Elle n'est pas une école : elle ne formera personne. Elle n'est pas un syndicat : elle ne défendra pas d'intérêts économiques. Elle n'est pas une méthode de plus, et ne prendra parti pour aucune approche contre une autre.

Elle est un lieu de concertation qui produit des références communes, et qui accepte d'être jugée sur la qualité de ces références. C'est tout, et c'est déjà beaucoup.

Voir la liste complète de nos renoncements

VII

Appel

Aux praticiens en début de chemin

Vous cherchez une place et vous ne savez pas encore où vous en êtes. CARPEA existe d'abord pour que votre progression soit reconnue à mesure que vous la faites, et non seulement le jour où vous serez enfin « quelqu'un ».

Aux professionnels confirmés

Vous portez ce métier depuis des années, souvent sans autre garantie que votre réputation. Vous êtes ceux qui savent ce que le travail exige réellement. Sans vous, ce cadre sera juste. Sans vous, il sera faux.

Aux écoles et organismes

Vous avez chacune construit un référentiel sérieux et vous savez ce qu'il a coûté. Nous ne vous demandons pas d'y renoncer, mais de le rendre lisible dans un langage partagé, et d'accepter d'être regardées.

Aux institutions savantes

Ces pratiques se déploient largement en dehors du regard de la recherche. Nous avons besoin de votre exigence, y compris quand elle nous dérange, pour que ce cadre repose sur autre chose que des convictions professionnelles.

Nous ne prétendons pas détenir la bonne réponse. Nous affirmons qu'il est temps de poser la question ensemble, et de l'écrire.